VITALIE TAITTINGER

Une héritière peu commune

Qui ne croit pas aux contes de fées devrait rencontrer Vitalie. À lire sa vie jusqu’à présent, on imagine des nymphes enchanteresses entourant son berceau chacune souhaitant le meilleur et se promettant d’y veiller. C’est une personne « solaire » que je rencontre dont le rayonnement est un véritable rafraîchissement. 

Je veux tout savoir, tout connaître de son ascension au sein de la maison Taittinger, de ses goûts, de son engagement, de son parcours pourtant loin de résonner comme une évidence puisque Vitalie a initialement frayé son chemin loin des vignes. Artiste dans l’âme, les pieds sur terre, Vitalie sonne comme vitalité, énergie, dynamisme. Son aptitude à réussir va lui permettre en 2020 de devenir PDG de la maison de Champagne Taittinger, emboîtant ainsi le pas  de son père qu’elle trouve admirable. Dans la vie on imite. Son grand-père et son père passionnés de vin et de gastronomie ont initié et sauvé le développement de l’affaire familiale. Vitalie a vu et compris qu’il faut une véritable passion pour mener à bien une telle entreprise. Rencontre avec une femme très déterminée et pétillante.
 

Vous allez devenir à 40 ans en 2020 PDG de la maison de Champagne Taittinger. Un vignoble de 288 hectares. Pourtant votre parcours initial ne vous prédisposait pas à cela. En quoi vos études d’art et votre passion pour la poésie ont contribué à cet aboutissement ?

J’ai en effet, davantage arpenté le chemin artistique qui constituait l’autre voie familiale, mais je ne crois pas faire exception. J’ai effectivement entrepris des études d’art. C’est comme cela que je me suis construite. Peu importe le chemin que vous empruntez si toutefois vous exercez la rigueur, le goût du travail bien fait. L’art nécessite de la méticulosité et exerce le regard. C’est une phase qui m’a permis d’évaluer mes compétences et de mûrir ce projet d’être un jour auprès de mon père. C’est d’ailleurs dans un premier temps, comme directrice artistique au sein du groupe en 2007 que je l’ai rejoint. L’art m’a permis de rester ouverte, attentive au monde. Petite j’allais régulièrement voir des expositions. Ma mère était musicienne. Mon père collectionnait des tableaux. Je préside depuis 2017 le Fond régional d’art contemporain (FRAC) Champagne-Ardenne. Avec mon père je partage le même intérêt, presque vital, pour la création artistique. Mon éducation a laissé libre cours à mon épanouissement créatif. Je me nourris de l’art. J’ai été élevée dans l’idée qu’il fallait faire mon chemin et non suivre une route toute tracée. Le fait de travailler maintenant au sein de l’entreprise familiale est un choix personnel et je m’y investis avec passion riche de mes expériences précédentes. C’est cette sensibilité que je mets en œuvre au quotidien dans mon travail. J’ai évolué dans cet univers où s’entremêlent allègrement art et champagne.

Qu’est-ce qui a motivé votre décision alors de travailler pour l’entreprise familiale ? Le rachat de la maison par votre père a-t-il été déterminant ? Qu’est-ce que représente pour vous le fait de travailler en famille ?

C’est indéniable, l’exemple de mon père Pierre-Emmanuel farouchement opposé à l’idée de céder la maison Champagne et qui s’est battu comme un lion pour la conserver a aiguisé chez moi l’envie de m’engager dans l’aventure familiale. 
Je l’ai trouvé admirable de courage et de ténacité. Peut-être ai-je compris alors le sens de l’engagement. C’est une maison construite par mon arrière-grand-père et mon grand-père. J’avais envie d’être aux côtés de mon père. Ma vie avait plus de sens si je le suivais. C’est assez naturellement que les choses se sont mises en place. C’est pour moi un bonheur de travailler en famille. Mon père a mis en place une très belle équipe. Avec mon frère Clovis nous sommes très complémentaires et cette relation au sein de l’entreprise est très riche. C’est dans un esprit de continuité que je reprends le flambeau. Je suis consciente des responsabilités qui sont les miennes et forte de l’exemple que j’ai eu auprès de mon père.

Qu’est-ce qui est important pour exercer ce métier ?

D’avoir un esprit positif et d’avancer. Il faut un surcroît d’énergie. Une volonté de rassembler et de privilégier la convivialité. J’ai à cœur que les personnes avec lesquelles je travaille se sentent bien de façon à vivre l’aventure sereinement. Si je veux entraîner cette équipe dans les nouveaux défis que nous devons relever il faut absolument être attentif au bien être de chacun. La bienveillance est le mot d’ordre pour engendrer une forme d’efficacité.

Vous succédez à votre père le 1er janvier 2020. Est-ce triste de le voir partir ou bien est-ce aussi la possibilité de mettre en œuvre de nouvelles perspectives ?

Avoir le nom de notre famille sur une bouteille impose une responsabilité et une exigence de chaque instant. Cette signature porte à la fois le savoir-faire du passé et l’engagement pour demain.
Mon père ne sera pas bien loin. J’ai besoin de son expérience, de son assentiment, de sa vision des choses. Il est le précurseur de notre maison, sa mémoire. Nous sommes plutôt dans une continuité, désireux de porter plus loin son projet et sa volonté de parfaire la maison Champagne. C’est un passeur et nous serons passeurs également. Nous devons préserver le savoir-faire et l’étiquette d’excellence qui est la nôtre.

J’ai lu que vous misiez beaucoup sur la croissance dite externe. Vous avez pour exemple planté des vignes dans le Kent en Angleterre, pas plus tard que l’année dernière. Cherchez-vous à développer de nouveaux champagnes ou est-ce une stratégie de conquête de marchés ?

En effet, l’Angleterre représente pour nous un superbe marché. Nous sommes amenés à croître pour rester dynamique. Nous devons conquérir de nouveaux marchés. Sonder de nouvelles opportunités est un moyen de se remettre en question et de ne pas s’ankyloser. Entreprendre c’est ne pas craindre d’avancer et de tenter de nouvelles expériences.

Comment faites-vous pour préserver l’histoire de votre famille et de l’entreprise tout en la modernisant ?

Le leitmotiv qui est mon souci quotidien est de conserver la qualité et l’éthique qui sont les nôtres, de donner le meilleur. Bien sûr nous devons être dans le présent. Pour cela il nous faut tirer profit des nouvelles technologies tout en préservant notre environnement. Préserver notre terre, la nature. Renouveler nos projets de façon à rester en éveil. L’histoire de ma famille est liée à une exigence que nous faisons nôtre. C’est notre règle de vie. 
L’attachement à la terre comme à ceux qui la font vivre. Pour avoir de l’or dans nos bouteilles il faut d’abord l’avoir dans les mains. Rien n’est possible sans le savoir faire, la patience et la détermination des hommes, dans le travail de la vigne comme dans l’élaboration subtile des assemblages….

Quelle est la chose la plus extravagante que vous aimeriez réaliser pour la maison Taittinger ? Des projets qui mêlent art et vin ?

Rien d’extravagant dans les projets qui sont les nôtres. La chose la plus périlleuse est peut-être de garder l’esprit de l’entreprise et de la transmettre en bonne santé. J’ai vu et j’ai compris combien l’équilibre est une nécessité si l’on veut voir perdurer un savoir-faire. Je suis dépositaire d’une histoire familiale qui doit continuer à vivre avec ses particularités. C’est déjà un lourd travail.

Oserais-je vous demander quelle est l’histoire de votre prénom si peu fréquent ?

« Vitalie s’esclaffe et me répond que je n’ai pas à me sentir indiscrète. » C’est simple. Ma grand-mère vivait à Charleville. Arthur Rimbaud vivait à Charleville. Ma grand-mère était amoureuse de ce poète. C’est tout naturellement qu’elle a envisagé que l’on puisse me donner le prénom de la mère et de la sœur d’Arthur Rimbaud. Elle l’a évoqué et mes parents l’ont adopté. 

Le fait d’être une des rares femmes à diriger une maison de champagne vous apporte-t-il une certaine fierté?

 

Plutôt que de la fierté je dirais une joie. Je rencontre d’autres femmes dans ce monde du champagne. Je fais même partie d’une association qui regroupe des femmes appartenant à ce secteur. Je ne me sens pas seule du tout. Vous savez le monde du Champagne est très ouvert et permet que chacun soit partie prenante. Être une femme n’est pas une singularité puisque d’autres participent à cette aventure.

Quelle est la philosophie de l’écriture des champagnes Taittinger ?

Ne ressembler qu’à soi-même. Ne retenir que le meilleur. Rechercher ce goût unique qui donnera le bonheur. L’exigence du style comme quête absolue…. Le vin accompagnant un bon repas est un élément de bien être, d’art de vivre à la française. 
Nous sommes les artisans du champagne et quelque part je peux dire que je n’ai pas quitté le monde de l’art. Je crée, c’est une œuvre humaine, collégiale, où l’on reconnaît un idéal artistique rendu avec grand talent, parfois même avec génie… Mon art je le partage.


Vitalie aime l’esprit de fête du champagne qui rend tout le monde heureux. Le bonheur de lâcher prise sous l’effet délicieux des bulles.
Vous laisseriez-vous tenter par une petite coupe ? Mi bulle, mi-raisin et artiste. Cette entrevue se termine comme elle se doit… Désolée, je vous quitte, priorité à la dégustation d’un champagne de grande qualité. 

 

 

Par Laure de Roumefort
 

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