VANESSA FEUILLATTE

Entre danse et théâtre

Par Mikael Vojinovic

Ma fille Ninon fait des pieds et des mains depuis 6 mois pour que je l’inscrive à un cours de danse. Moi, j’aurais préféré le foot pour la déposer avec son frère Octave le mercredi et ne faire qu’un aller-retour… Raté ! Mais top, car en cherchant bien j’ai trouvé un cours à 5 min à pied de la maison. En découvrant la professeure de Ninon, Vanessa Feuillatte, j’ai réalisé que je l’avais déjà vue danser au Grand Théâtre. Ninon, des étoiles dans les yeux, m’apprend qu’elle est soliste et qu’elle va, à partir du 1er juillet, interpréter Esméralda dans le ballet Notre Dame de Paris créé par Roland Petit et remonté par Luigi Bonino. Curieuse, je lui propose une interview.

Comment allez-vous appréhender ce rôle ?


Par le passé, j’ai suivi des cours de théâtre au cours Florent pour justement devenir une danseuse d’interprétation et jouer/danser ce type de personnage. Le spectateur doit ressentir des émotions en rentrant dans l’histoire racontée par le danseur. C’est important de savoir transmettre une émotion au public.

Pourquoi avoir choisi la danse plutôt que le théâtre alors ?


La danse est ma première passion et j’ai eu l’opportunité de rentrer à l’Opéra de Bordeaux où l’on m’a offert directement des rôles de soliste. J’avais 17 ans et puis c’est la deuxième compagnie de France ! L’Opéra de Bordeaux a une programmation moderne et j’avoue que cette petite structure de 34 danseurs est un lieu de vie extrêmement épanouissant et c’est très important pour moi. Cependant, j’aimerais aussi me tourner vers le théâtre dans un futur proche car si je ne le fais pas je sens que je pourrais le regretter. [Sourire]

Vous avez eu la chance de côtoyer Benjamin Millepied, que vous a-t-il apporté ?


Benjamin est un ami d’enfance : on était voisin au Cap-Ferret. J’étais à l’Opéra de Paris, et lui faisait le concours de Lausanne, puis il est parti au New York City Ballet, alors lorsqu’on se croisait, on parlait danse. A 15 ans, il m’a même invitée au New York City Ballet, une expérience fabuleuse ! J’y ai découvert la technique de certains danseurs américains, très différente de celle des français.

Que faites-vous avant d’entrer en scène, quel est votre rituel ?


Me maquiller, me coiffer, je rigole. J’ai besoin de beaucoup parler et puis, juste avant, 20 minutes d’échauffement, d’assouplissement, de respiration et deux trois tours de scène en courant, ça me donne de la dynamique ! [Rires]

Quelle est pour vous la plus forte émotion que l’on peut ressentir en tant que danseur ? 


La plénitude mais cela arrive rarement, le moment où tout se passe divinement, le moment où l’on n’a plus à se soucier des déplacements, de la scène, des musiciens. Dans la scène de la folie de Giselle, archétype du ballet romantique, lorsqu’elle devient folle d’amour, je ne pense plus à rien en me fondant dans ce personnage, à tel point qu’à la fin du spectacle, il m’est parfois difficile de sortir du rôle.

Que vous a appris la pratique de ce métier, de cet art ?


La discipline, la rigueur et la volonté. Je me suis beaucoup endurcie dans ce métier. Il faut être concentrée, se remettre en question en permanence, continuer à travailler pour avancer même quand on est fatiguée, voire très fatiguée ! Lorsque je suis devenue maman, je me suis libérée de cet état d’esprit: lorsque quelque chose ne marche pas, je ne remets pas tout en question car il y a des choses plus importantes. 

Quels souvenirs gardez-vous de vos concours? 


Agréables pour certains, comme le Chausson d’Or au théâtre de Neuilly, mon école de danse de l’époque. Moins agréables pour d’autres, à Lausanne par exemple. Je ne suis pas quelqu’un qui aime la compétition et les numéros imposés.

Vous êtes-vous déjà dit que votre vie pouvait dépendre de l’issue d’un concours ?


Je ne me suis jamais focalisée dessus. J’ai eu la chance d’en gagner certains, ce qui m’a ouvert des portes. Le concours était plus pour moi une façon de rencontrer de grands chorégraphes, des directeurs de compagnie et de créer des connexions…

La logique du concours est-elle pertinente dans le domaine de la danse ?


Ce sont les meilleurs qui l’emportent et qui rentrent dans les compagnies, mais cela ne fait pas tout, et ce n’est pas forcément ceux qui gagnent les concours qui deviennent solistes ou danseurs étoiles. Il faut prendre du recul vis-à-vis des concours.

Justement, quels sont les critères de recrutement?


Le premier jour, les recruteurs se focalisent sur le physique, la souplesse, le coup de pied, la taille, la préparation. Le deuxième jour, ils se focalisent sur la personnalité, ce qui est pour moi le plus important. Meilleure est la technique, plus on sera à l’aise pour rentrer dans son rôle. Sans le niveau artistique, il ne se passe rien.

Est-ce cette vision que vous souhaitez transmettre avec votre école de danse?


Bien évidemment ! Et aussi transmettre mon savoir, mon expérience, donner à ces enfants les clés pour y arriver. Je leur apprends à se battre, à ne rien lâcher mais dans un esprit de compétition positive.

Vous étiez très jeune, quand vous avez racheté cette école…


C’était un concours de circonstance. J’étais très jeune, mais je crois beaucoup aux signes et j’avais envie de faire autre chose. C’était une semaine avant mon mariage, [Rires],  le studio était très beau, et il m’est apparu évident que je devais reprendre cette école. 

Comment procédez-vous pour créer une chorégraphie ?


La musique, la musique, la musique ! Cela peut être de l’opéra ou un chanteur contemporain, c’est très aléatoire et en fonction de mon humeur et du moment. Avec quatre enfants c’est parfois compliqué, et il faut que l’envie soit là aussi!

Pour vous prendre au mot, pourriez-vous créer une chorégraphie mêlant deux styles de musique très différents ? Comme le classique et la samba par exemple ?


[Sourire] Oui, je suis ouverte à tout, et extrêmement curieuse. J’ai envie de proposer des choses nouvelles et de faire tester aux enfants de nouvelles disciplines à l’école.

Comment voyez-vous évoluer l’art de la danse dans les dix ans à venir ?


Je pense que l’avenir va passer par les costumes, les décors en 3D, les images virtuelles. Et que la danse va s’ouvrir d’avantage à tous les publics. 

Vous semblez comblée. Quels sont vos prochains rêves ?


Sur le plan artistique, le rôle d’Esméralda, que je vais interpréter en juillet en est un ! Sinon, j’aimerais beaucoup interpréter Manon Lescaut de Kenneth Macmillan, travailler avec les chorégraphes Jiri Kylian, ou encore Léon et Poy Laightoot qui ont créé la compagnie NDT, je les adore, ils sont très ouverts sur la chorégraphie théâtrale, ce sont des génies !

Et dans la vie ?


M’épanouir, et me réaliser personnellement et professionnellement au quotidien. Ne pas me soucier des autres et ne surtout pas regretter. Aller jusqu’au bout de mon rôle, c’est la mentalité américaine et c’est la mienne.

Par Pauline Borghèse

Photographies: Mikael Vojinovic

Costumes: Rolland Petit, Esméralda, Notre Dame de Paris

Remerciements: Opéra National de Bordeaux pour le lieu et l'Opéra de Paris pour le prêt des costumes

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