STEPHANIE BARTHES

Une part de présent dans l'éternité

Ce matin j’ai rendez-vous avec Stéphanie Barthes, taxidermiste. J’ai besoin d’un lion pour ma prochaine installation à la galerie. En arrivant je pénètre dans le monde de Madagascar: des animaux expressifs avec un grain de folie. Je ne suis pas froussarde, mais j’étais sur mes gardes après avoir regardé son happening «Venite adoremus». Me voilà un peu rassurée. Face à moi, une jeune femme rousse magnifique me reçoit. On s’assoit dans son atelier pour prendre un café. J’en oublie ma requête, j’ai trop de questions en tête !

Comment devient-on taxidermiste ?

Petite je voulais être vétérinaire. Depuis que j’ai huit ans, je peins, je sculpte, ce qui m’a dirigée vers l’école des Beaux-Arts à Bordeaux. Lors d’un stage obligatoire, j’ai décidé de le faire chez Monsieur Rouillon, taxidermiste à Bordeaux et Grand prix de Taxidermie française. C’est à la fois l’amour de l’activité et la rencontre avec ce grand Monsieur qui ont fait que j’exerce ce métier aujourd’hui. À partir de cette rencontre, mes préoccupations sociétales ont changé. Cela m’a obligée à faire le dos rond pour acquérir mes compétences et passer outre mes convictions personnelles. En effet, Monsieur Rouillon est un excellent chasseur, même s’il a  toujours respecté la nature. Défendre la cause animale, en travaillant pour des chasseurs, c’était un peu antinomique : mes clients sont principalement des chasseurs de la région. J’ai cependant aussi des propriétaires d’animaux domestiques. C’était un maître perfectionniste et exigeant.

Combien de temps faut-il pour naturaliser un animal?

Pour un oiseau cela peut être fait dans la journée, la peau est retendue sur un squelette en fil de fer, et il est ensuite empaillé. Pour un animal de la taille d’un lion, c’est évidemment plus long. Si j’ai la préforme en mousse pour le crâne, et si la peau cadre avec la structure, il faut environ deux semaines de travail. Si ce n’est pas le cas, le double, voire davantage. Ensuite, il faut s’occuper des coutures, des pattes, des coussinets, des yeux qui sont en verre peints à la main, des oreilles…

[J’ai des frissons partout ! Si je la regarde de très près, cela ne se voit pas qu’elle fait tout ça !]

En fait, il n’y a que la peau qui est tannée, car il n’y a plus rien d’organique à l’intérieur. Je fais bouillir et blanchir le crâne, tout est traité pour éviter les microbes : notre hantise.

J’ai lu, que vous aviez dit à Antoine de Caunes, que vous aimeriez travailler l’humain.

J’aime me confronter à la mort. Mon travail, pour moi, aide le passage dans l’au-delà. Un respect, un hommage pour dire au revoir. C’est bien-sûr strictement interdit chez nous, en France, car nos corps appartiennent à l’Etat. En Suisse et en Chine, je pense que cela peut être faisable…

Qu’aimez-vous dans ce travail, dans cette transposition de la mort à l’éternel ?

Conserver une part du présent dans l’éternité.

J’ai regardé avant de vous rencontrer votre performance « Venite adoremus ». Pourriez-vous nous expliquer ce  travail très particulier?

J’ai voulu bousculer les genres : peinture, sculpture, happening. « Venite adoremus » est une performance de près de trois heures ayant eu lieu le 10 janvier 2010 à la galerie CCC à Bordeaux. La matière qui la constitue est faite de chair, de sang, de pleurs, de violence autant que de recueillements. J’ai voulu pour accompagner la mort de cet animal, inventer le bruit d’une autre peinture. Cette performance, cette rencontre a eu lieu dans un espace temporel à la fois ouvert et fermé, un huit clos en public. 

La prochaine sera-t-elle aussi puissante et étonnante?

Non. Je suis sur un manège de 3,60 m de diamètre avec plusieurs sculptures dont un tigre, un poney et un chameau aux couleurs de l’arc-en-ciel.

Vous êtes la seule femme taxidermiste en France, qu’est-ce que cela vous fait?

À vérifier ! [Rires] C’est chouette, si c’est le cas ! J’aime l’idée d’être unique.

Croyez-vous à une vie après la mort?

À une vie, non. À un passage, oui. Vers où ? Je ne sais pas… Je ne crois pas à la réincarnation, mais plutôt à la présence des âmes autour de nous. Grâce à l’expérience du métier, j’ai pu donner forme réelle et pertinence à mes inquiétudes, préoccupations, messages, pensées, bref ce que j’ai dans mes tripes.

La taxidermie a un côté poussiéreux et vieillot, elle est moins représentée qu’au siècle dernier, que faites-vous pour la rendre moderne? Quand je suis entrée, j’ai eu l’impression de me retrouver dans un film fantastique.

Par une posture moderne en interaction avec le spectateur, et en montrant les animaux sur de beaux supports, en béton, en marbre…

Avez-vous déjà caché quelque chose dans l’un d’eux ?

Avec mes mains je laisse une trace sur chacun des animaux que je traite. Je n’ai jamais rien caché à l’intérieur, et on ne m’a jamais rien demandé, mais…

Par Camille Attack

Photographies Mikael Vojinovic

PS : Je vous invite vivement à aller consulter son site internet (cœurs fragiles s’abstenir).

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