ROBERT BARTOUX

 

Un galeriste qui démocratise l'art

Ton père était éditeur d’art, et toi comment est né ta passion ?

 

Mon père travaillait avec de très grands artistes : Dali, Picasso… Il venait d’éditer les chantiers de l’apocalypse, livre illustré par Salvador Dali. La présentation de ce livre avait lieu à l’hôtel Négresco à Nice. Dali était là, sous la coupole, assis dans un fauteuil de velours rouge, drapé dans une cape noire, avec une chemise à poignets mousquetaires et sa cane en argent. Ses cheveux coiffés en arrière et sa moustache en croc. Mon père vint à lui, et lui dit : « Maître, je vous présente mon jeune fils Robert » Salvador Dali a pris sa canne dans sa main droite, et de sa main gauche a touché mon front :  « Bonjour petit Bartoux » J’ai 7 ans et suis halluciné de réaliser mon rêve d’enfant : rencontre un mousquetaire, car clairement devant moi se dresse Aramis. J’en ai la chair de poule d’évoquer ce souvenir, qui m’a marqué pour le reste de ma vie, et sera déterminant pour la suite : à compter de ce jour, je me jure de passer ma vie avec des gens comme lui.

 

A 17 ans, je me suis lancé dans la vente de tableaux sur les marchés. Clairement, pas de la grande peinture, haha, mais ça marchait très bien. A 18 ans, je me suis dit qu’il fallait que je me lance dans quelque chose de plus sérieux, et je suis devenu courtier en livres d’art. L’art c’est l’humain, il est au centre de tout. J’aime ce métier par amour des artistes, par amour de l’art.

Comment es-tu devenu galeriste après ça ?

 

J’ai été courtier jusqu’en 1990. J’organisais des expos et des foires avec mon frère, dans des gares et des lieux atypiques, des camions et des chapiteaux : nous étions des forains de l’art. On était nomades et pauvres : pour un salon qui marchait, on en faisait trois qui ne marchaient pas. Mais j’ai adorait cette période de ma vie.

 

Et puis un jour par hasard, je me suis retrouvé à Honfleur, un dimanche de septembre, il faisait froid et beau, et un monde fou : je me suis dit, c’est ici qu’il faut ouvrir une galerie ! J’ai cherché un local à louer, mais rien. Un jour de décembre, j’étais sur un salon à Avoriaz, je reçois un coup de fil d’un des agents immobiliers qui m’avait trouvé sympa, et qui me donne un numéro à appeler. Il s’agit d’un atelier d’artiste. Le type me dit si vous le voulez c’est de suite. Je file à Honfleur, lui fais trois chèques dont deux en bois et monte la galerie. C’était le 9 avril 1993. J’étais heureux, cet endroit me ressemblait.

 

A l’époque, les galeries étaient sombres et, il fallait sonner pour entrer. Si on n’était pas avocat ou médecin, on n’osait pas pousser la porte. Or, à cette époque, le boucher gagnait autant que l’avocat, mais n’osait pas franchir le seuil d’une galerie. Nous, on a ouvert la porte, créé un endroit lumineux, mis de la musique, et on a accueilli les gens avec le sourire. On s’est mis à vendre des œuvres que les gens comprenaient et pour lesquelles il n’était pas nécessaire d’avoir fait des années d’études sur le sujet. Du coup, les artistes ont, eux aussi, osé venir à nous.

On a cassé les codes, et ces nouveaux artistes qui n’étaient pas vendus jusqu’alors, ont eu un avenir. Le succès a de suite était au rendez-vous. L’histoire des galeries Bartoux est partie de là, et elle a déclenché un mouvement.

 

Qu’est ce qui s’est passé ensuite ?

 

Mon frère et moi, étions deux fortes personnalités, on s’entendait très bien, mais on connaissait nos limites. La saison d’après, nous avons alors ouvert une deuxième galerie à Honfleur. L’hiver venu, nous nous sommes demandés où partaient nos clients. À Megève et Courchevel ? Nous avons ouvert deux nouvelles galeries : une dans chaque station. Nous sortions de 20 ans de galère pour moi, et 30 ans pour mon frère. En suivant nos clients, on a ainsi ouvert 17 galeries. Et j’en suis très fière.

 

Je travaille aujourd’hui avec 65 collaborateurs, mes neveux, ma fille, mes beaux-frères et belles-sœurs. C’est une entreprise familiale à 100%.

Que penses-tu d’internet pour le marché de l’art ?

 

L’art c’est l’expression même de la vie. L’art doit procurer une émotion. Un coup de foudre, et devenir d’un seul coup une obsession irrationnelle : il me faut cette œuvre ! C’est un acte d’amour. Et je ne fais pas l’amour sur internet. Alors oui, internet reste un axe de communication, mais une œuvre d’art, il faut la voir, la toucher. Et ceci est d’autant plus vrai pour les sculptures. Elles ont un effet tridimensionnel, tactile, et c’est cela qui pousse à l’acte d’achat.

Préfères-tu les artistes ou les clients ?

 

J’aime les deux parce qu’ils sont passionnants, et ont une sensibilité touchante. Je les déteste aussi parfois. L’artiste, car certains sont parfois trop centrés sur eux-mêmes, ils me parlent de fiscalité, d’impôts, et ce sont des sujets qui m’embêtent. Je déteste aussi les clients, quand ils viennent demander des baisses de prix. Ils sont capables de faire la queue pendant une heure chez Chanel pour acheter un sac à 5000€ qui à un coût de revient de moins de 10% de sa valeur, et ils veulent diviser le prix d’une œuvre par deux, alors que l’artiste aura peut-être mis 30 ans pour arriver là où il est !

 

Peux tu m’expliquer ce que tu entends par s’éloigner des collectionneurs classiques ?

 

Les galeries institutionnelles qui défendent des artistes confirmés, n’ont pas besoin d’avoir pignon sur rue pour exister. Les clients viennent à elles pour les œuvres qu’elles y présentent. Le nom des artistes est suffisant.

Mais qu’en est-il du jeune trader, qui bosse comme un fou, qui gagne très bien sa vie, et qui n’a pas le temps d’aller dans ce type de galerie ? Il a une vie trépidante et consomme des marques de luxe. Le monde du luxe a ainsi créé des artères dans chaque grande ville du monde. Cette clientèle vit en vase clos autour de ces marques. Ils sont riches, intelligents, mais n’ont pas forcément de culture arty, et sont souvent, dans la finance, la communication ou les médias. Aujourd’hui ce ne sont plus les avocats ou médecins, comme par le passé qui achètent le plus d’œuvres d’art. Ce sont ceux qui travaillent dans la nouvelle économie, et qui ont des carrières fulgurantes. Aujourd’hui la galerie d’art est un accès à la culture. C’est la raison pour laquelle, mes nouvelles galeries sont installées au milieu de cette jungle urbaine du luxe. On met en vitrine des Warhol, des Chagall, et des Picasso pour attirer leurs regards, car tout le monde a déjà vu une œuvre de l’un de ces artistes. Elles sont dans l’imaginaire des gens. Mais ces clients, quand ils rentrent, repartent avec l’œuvre pour laquelle ils ont eu un coup de foudre. La galerie d’aujourd’hui devient un espace de détente. Ces clients peuvent acheter 20 ou 30 œuvres, et c’est avec eux, que l’on construit la carrière de nouveaux artistes.

Alors oui il faut être présent sur les réseaux sociaux, mais ces emplacements, valent toutes les communications du monde. Des millions de gens passent devant ces vitrines, et c’est ainsi qu’un artiste peur être connu 10 fois plus vite.

 

Quel est l’artiste que tu aurais rêvé de rencontrer ?

Salvador Dali, et j’ai réalisé mon rêve. Mais également Michel ange, Léonard de Vinci et Raphael. Quand je me plonge dans une œuvre de Raphael, mon regard se noie dans la profondeur de son travail. Il me donne l’impression que la toile fait un mètre de profondeur.

 

Es-tu collectionneur ?

Oh oui, et j’ai beaucoup d’œuvres auxquelles je suis très attaché. Je ne peux pas toutes les exposer, mais jamais je ne les vendrai.

 

Quelle est l’influence du marché sur le travail de l’artiste ?

Un artiste qui travaille pour séduire un marché, triche.

Quand on achète une œuvre d’art, on achète une émotion, or une émotion ne se fabrique pas, si elle est fabriquée, ça ne marche pas.

 

Quel est l’évènement le plus marquant de ses 6 derniers mois ?

L’ouverture de la boutique au 4 rue de Matignon : mon deuxième rêve de gosse !

Par Elka Leonard

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