ENVERS EN DROIT

Coromandel, Chanel

Il prépare ses enlèvements. Une fois sa proie choisie, il la scrute, la suit de longues journées et parfois même, l’invite chez lui pour mieux la connaître, pour mieux s’en imprégner… C’est une quête d’ivresse qu’il doit essayer de faire durer car, comme Rousseau l’écrivait dans La Nouvelle Héloïse, « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! », la possession de son objet de désir le déçoit systématiquement. Il est ainsi condamné à repartir en chasse… Ce ne serait pas problématique s’il n’était pas si difficile, si perfectionniste… Et tant qu’il n’a pas retrouvé sa « pépite » comme il dit, il broie du noir, il ne perçoit que la médiocrité de la société et de la populace insipide qui l’occupe, comme une vaste fourmilière aveugle et insensée, et c’est alors un brouhaha incessant de critiques intérieures qui englue son esprit. 

Des jours qu’il se traîne, nonchalant, d’un point A à un point B, d’un point B à un point C… Sa petite dernière lui a offert son dernier souffle dans une telle apothéose qu’il désespère de pouvoir revivre une telle illumination un jour. Il est obligé de faire mieux, à chaque fois, sinon à quoi bon… Autant se foutre en l’air ! Mais il a confiance, des années qu’il s’exerce et qu’il s’améliore… Un véritable esthète en série ! 

Elle est brune… Une jeune quarantaine… de jolies formes sans exubérance, une forme de timidité masquant une grande intelligence, une sorte de raffinement à qui sait le percevoir, … Il a croisé son regard : c’est sa nouvelle « pépite ». Sa sauveuse. La traque peut commencer…

Cette « petite » a ce je-ne-sais-quoi qui ne lui permet pas de mettre de nom sur son bouquet. Ses effluves l’enivrent, l’hypnotisent. Ses pupilles se dilatent soudainement et comme si un électrochoc le saisissait, son corps se trouve comme électrisé de la pointe des cheveux jusqu’aux orteils. 
 

Le plus dur dans c’t’affaire, c’est de rester dans son sillage… pour la humer…

Il s’agit de happer les moindres bribes de sa brise aromatique. Et son dialogue intérieur bascule du tout sombre au tout lumineux, éblouissant.

« Patchouli… boisé… »

Ses poumons se gonflent, prêts à éclater, son falzar… sous la pression de cette soudaine putain de pulsion de vie, pourrait céder d’une minute à l’autre. 

« Des notes terreuses… Cacaotées… »

Ses pupilles se dilatent et son pas accélère. Il est comme un automate, un pantin aimanté, guidé par la montée d’un plaisir à présent indicible, son corps entier est une caisse de résonnance des battements de son cœur. Son sexe est l’épicentre d’un séisme sur le point de rugir.

La société d’aujourd’hui, du tout visuel, ne sait pas ce qu’elle manque… Le parfum, c’est une porte vers l’imagination, vers la création, vers l’infini… Un même parfum ne se révèle jamais de la même façon suivant la personne qui le porte. Le parfum c’est la voie d’accès aux dieux, à la perfection. Les apparences sont trompeuses. 

Mais notre artiste l’a bien compris, c’est un marché de niche qu’il a choisi. Ses créations n’ont pas de prix : ce sont des vies. Des vies qu’il saisit. Peu d’artistes oseraient… Certainement trop en quête de reconnaissance financière et médiatique. Lui, il est au-delà de ça : il côtoie les dieux.

« Ces nuances… Fumées… »

Sa « pépite », sa « petite » ne peut pas lui échapper… Mais il ne doit rien laisser transparaître pour saisir l’objet de sa quête.

Comme enragé, métamorphosé, comme saisi d’une transe, il bouscule tout sur son passage… Sans distinction…

Un nouvel effluve, émanation insolente, s’immisce dans ses sinus. Des notes ambrées aux reflets de vanille finissent de l’enivrer, et ces arômes de tabac hollandais…

C’est un échec. 

Il saisit brutalement l’inconnue par l’épaule qui, surprise, se retourne, figée, comme si le regard de l’artiste la scannait intégralement, instantanément, comme s’il la pénétrait, comme s’il la possédait.

3 ans ont passé depuis son interpellation. Il est enfin jugé aujourd’hui. Le temps de rassembler toutes les pièces de son puzzle : vingt-six au total. C’est le nombre de ce qu’il considère comme ses créations.

Celle qui le connaît mieux que quiconque, c’est elle : elle entre, pas très grande, pas très exubérante, brune… Le courant d’air provoqué par son entrée gifle les sens olfactifs de l’inculpé. Sorti de son mutisme dépressif, ses pupilles écarquillées croisent celles de la « pépite » qui n’est autre que Maître Lefèvre, spécialiste des tueurs en série.

Le prévenu, muet tout au long de son procès, ne la quitte pas du regard. Sa « pépite », son « délice », sa « petite » a joué avec le feu et soufflé sur les braises… Leurs escarmouches charnelles n’étaient qu’un simple préliminaire, qu’une subtile mise en bouche avant la valse macabre qu’il devait s’offrir.

Et lui… Et lui… Ivre de folie de la revoir ici, obsédé par l’alchimie de son parfum, de sa peau, de sa timidité et de la finesse de son intelligence, une forme de force sous des attributs de fragilité…. Mais ivre, surtout, de n’avoir pas finalisé son ultime création, depuis son incarcération, du fond de sa cellule, oscille entre inhibition autistique et hystérie avec une question qui l’obsède : 

Son parfum ?

Le procès se termine… Lui, muré dans son silence, insensible à la perpétuité qui lui a été sommée, implore des yeux sa « pépite ».

Elle, droite comme un « i », avec son légendaire port altier et ses petits yeux de chinoise… glisse subrepticement un petit bout de papier sur lequel est noté : 

« Coromandel de Chanel »

 

Par Erik Scal

Photographies Mikael Vojinovic
 

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