SABINE PIGALLE

Voyage au frontière trouble de la réalité

Aujourd’hui je me rends pour la première fois à la Sorbonne. En remontant la rue Saint-Jacques, je suis intriguée par ces hauts murs de calcaire qui semblent renfermer tant de secrets. Au loin j’aperçois le Panthéon, puis Manon qui me fait signe. Elle me propose de visiter la bibliothèque Sainte Geneviève, car nous sommes en avance.

En montant l’escalier, une reproduction de L’École d’Athènes de Raphaël orne le mur. Nous entrons dans la grande salle de lecture, et je suis ébahie par la lumière et la délicatesse de sa structure. Sur l’une des grandes tables, un livre m’interpelle... Il a dû être oublié par l’un des élèves, car il dénote dans cette atmosphère mystique. Cela ressemble à un livre de recettes... Je m’assois pour le contempler. Un savant mélange d’humour, de sarcasme et de vérité, sous la forme d’une recette «de vie», accompagné d’une photographie. Cette recette se nomme «Bouillon de rancœur» *, et il est écrit sous ingrédients: « un sujet épineux (exemple pension alimentaire), une botte de nerfs en pelote, deux ou trois lardons (à épargner de préférence).» Manon me tire de ma rêverie, et je lui demande si elle connaît le travail de cette artiste, du nom de Sabine Pigalle. «Aucune idée» me répond-elle. Je demande à la bibliothécaire qui m’apprend que c’est une ancienne élève de la Sorbonne, où elle étudiait les Lettres Modernes. 
 

Amusée par cette découverte et ce télescopage entre cuisine et art de vivre, je découvre que Sabine Pigalle est une artiste visuelle naviguant aux frontières troubles de la réalité et de la fiction et qu’elle expose actuellement au Château de Châteaudun, où je me rends dès le lendemain, animée par l’idée de découvrir une nouvelle artiste. L’exposition se nomme «Rinascenza». Celle-ci est organisée par le Centre des Monuments Nationaux, et elle regroupe une cinquantaine d’œuvres issues des séries « Timequakes » et « In Memoriam »

Le lieu rend hommage aux œuvres. Est-ce l’ambiance empreinte de l’histoire du château qui joue sur ma perception ? Au-delà des habits d’époque revêtus par les personnages, et de la technique du portrait, la lumière de ses œuvres me renvoie à un autre temps. Entre peinture et photographie il est difficile de savoir, de reconnaître... La Joconde? Une peinture de de Vinci? Ou peut-être un artiste de l’école flamande? Cependant, les expressions et le décor ne semblent pas appartenir au passé. Je sens quelque chose de plus contemporain dans son travail, avec toutefois l’immuable maîtrise de l’instant des maîtres anciens.
 

Je poursuis ma visite dans cette nouvelle ère, entre fiction et réalité. Mille références se succèdent entre Religion, Histoire, Mythologie, Maniérisme et Renaissance. Le travail est épuré. Les profonds regards hypnotiques de ses personnages ne semblent pas avoir dit leur dernier mot. Sabine Pigalle tire parti de nos habitudes visuelles en convoquant la mémoire collective d’œuvres que nous avons tous en partage. En se fondant dans les tableaux des maîtres anciens, des modèles anonymes les réactivent et les incarnent tels des archétypes.

Cette exposition invite à revêtir son costume d’archéologue, à prendre son piochon et sa brosse pour étudier la chimère, (en paléontologie, une chimère est un fossile composé à partir d'éléments  provenant de plusieurs espèces, à la suite d'une erreur ou d'une falsification volontaire) à travers la compression et la collision des images peintes et photographiques. Sabine Pigalle semble vouloir aller au-delà. Elle nous invite à une méditation sur la sédimentation temporelle, à une réflexion plus qu'à une simple contemplation d’ordre esthétique. L’exposition rend un vibrant hommage à nos racines et à notre héritage artistique. À travers cette évocation, se pose les questions « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? ».

En sortant du château, je me sens comme perdue. La lumière du début d’après-midi est tombée pour laisser place à la douceur du début de soirée. Le bruit des fontaines continue de me transporter dans cet hybride que je viens de découvrir. 

 

Par Camille Attack

*Recette tirée du livre de Sabine Pigalle intitulé Toxi Food paru aux Editions Intervalles en 2006
 

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