CAPTER LE GENIE

Chergui, Serge Lutens

Même son chauffeur, en qui sa confiance est infaillible, n’est pas au courant : il lui a demandé de le déposer à un carrefour, non loin de son lieu de rendez-vous. 

Des relations de confiance sont nées des affaires et se sont peu à peu transformées en amitié complice. Quand il a le temps de les croiser lors d’un déjeuner chronométré, ses amis finissent toujours par aborder leur sujet de désaccord : les femmes. Chacun se prête sempiternellement à une interprétation de sa vie privée et lui de rétorquer « Avec mon emploi du temps, mes déplacements internationaux, ça laisse peu de place à l’imprévu. »

Il mime la mauvaise foi et quand bien même ce sont ses amis, ça, c’est son jardin secret. La conversation se termine toujours par un regard complice signifiant « oui, vous avez raison… » 

Il ne veut pas être l’homme d’une femme mais l’homme des femmes. Pas celui qui se sert et qui consomme, non, celui qui sert, élève au rang de reine les princesses dont il croise le chemin. 

Il est maître et serviteur.

Fin de journée d’automne. Arrivé à son dernier rendez-vous de la journée qui, s’il est habile, devrait être le début d’une collaboration très fructueuse pour les cinq prochaines années, il est reçu par une jeune femme dans une sorte de proximité complice mêlée de raffinement. Un jeune homme, élégant et sympathique lui propose un café et des mignardises, « ou bien un thé, Monsieur ? »

Il s’installe confortablement et commence enfin à se détendre. Sa quête d’absolu l’entraîne sans cesse dans une pression de chaque instant. Mais c’est cette tension qui le tient en alerte. Lui et ses sens, dont un odorat digne d’un loup : l’olfaction est pour lui comme une porte d’entrée intuitive qui lui permet de saisir l’Autre, LA femme. Comment expliquer cela à ses complices plus que cartésiens… 

La femme, étrange mélange de proximité toute en finesse, de beauté et de froideur, le questionne, le fait parler... 

Comme s’il n’y avait pas eu d’accord officiel, la discussion se termine par une poignée de main délicate et ferme. Quiconque assisterait à une telle entrevue considèrerait que rien n’a été dit ou conclu. Mais c’est ainsi qu’il aime les affaires : entre personnes intelligentes, capables de lire entre les lignes. 

Le partenariat est donc entériné.
 

Il part au café du coin. Une éternité qu’il ne s’est pas immergé dans le quotidien du commun des mortels. Et pourtant il aime : les gens qui se connaissent, qui s’échangent des familiarités pleines de rudesse mais pourtant empreintes de tendresse. Les rires gras, le second degré, parfois juste le premier degré qui fait s’esclaffer tout le monde de la nullité déclamée… Il aime les contradictions, les apparences trompeuses à déchiffrer.

La nuit commence à tomber, déjà. Et là, au moment où il passe le seuil… Une sorte de créature le frôle, hautaine et froide … Des excuses s’échangent… cordiales… formelles. Point de quiproquo, aucune familiarité ou de regards échangés qui laisseraient deviner une possible ouverture. 

À peine a-t-il le temps de la regarder qu’elle s’est déjà évaporée le laissant étourdi, envoûté dans le sillage de son parfum : il est comme transporté dans une forêt en plein été. Suintantes de sève comme un appel à l’érotisme : des volutes végétales, vertes et mûres mêlées à des notes ambrées, confites, chaudes le laissent immobile, comme hypnotisé, comme si un charme avait figé le temps, là, à cet instant …  Plus rien ne sera pareil. C’est une révélation. Il comprend. 

Confiant, comme aimanté, guidé par les notes diffusées, il suit la nymphe dans la pénombre. 

La princesse marche d’un pas assuré et s’arrête à la devanture d’un immeuble haussmannien, entre et laisse entre-ouvert. Ainsi invité, notre Maître s’introduit dans la cour, laissant deviner plus loin un halo de lumière signifiant « Je vous attends ».

C’est une évidence.

Il écarte la porte lourde, doucement… La referme, fermement…

L’érotisme est là, depuis le début de sa marche hypnotique.

Et là, trois grâces, baignées de volutes chamaniques, de puissance féminine, d’une aura mystique. Au milieu, fière et insolente, trône la « créature », qui s’offre à son regard : viril et désireux, animal et digne… Le regard d’un maître.

Celle qui l’a guidé ici, comme si de rien n’était, savait ce qu’elle faisait.

L’éducation prodiguée par le Maître va pouvoir commencer. 

Par Erik Scal

Inspiré du parfum Chergui, de Serge Lutens

Photographies Christophe Mourthé
 

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