RESPIRE

Château Pape Clément 2012

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Comme chaque jour, à son arrivée au bureau, Gabriel, son assistant, lui remet le parapheur. Après une série de formalités à signer, dans son courrier aujourd’hui, une enveloppe sans adresse
l’interpelle, juste avec son nom noté dessus.

«Pauline M.
Personnel ».

À l’intérieur, un carton d’invitation élégant pour le vernissage de l’exposition « Respire » de Ann
Cantat-Corsini, à l’Institut Bernard Magrez, à Bordeaux.

Au verso, un message manuscrit écrit dessus, sans signature:
« Un chauffeur vous y déposera. Je vous y attends. Tenez-vous prête, chez vous, à 18 heures.
Votre robe longue, douce et fluide, style 70’s, suggère vos formes avec délicatesse… Portez-la. »

Pourtant dans le bureau d’à côté, elle compose le numéro de Gabriel, comme elle ne supporte pas le bruit, elle ne supporterait pas de le héler, non plus, ce serait vulgaire. Elle déteste la vulgarité.

- Oui Madame ?
- Qui a amené cette enveloppe ?
- Je ne sais pas, Madame, le facteur me l’a remise dans le tas de courrier ce matin.
- Très bien… Merci.

Elle raccroche… S’interroge… Scrute l’enveloppe à la recherche d’un signe qui pourrait la mettre sur la voie de son expéditeur… Rien.

Elle hume le papier, l’observe, une belle note manuscrite au verso… Écrite à la plume… Élégante… Assurée…

Sa robe en soie ? Celle qu’elle portait lors de sa dernière dégustation ? C’est la seule fois où elle l’a portée. Son correspondant anonyme se trouve donc dans la liste des invités à la dégustation. Mais elle a beau passer en revue ses interlocuteurs lors de cette soirée, elle ne voit pas… Et bref, elle y repensera plus tard, elle enregistre la date du vernissage sur son agenda, glisse l’invitation dans son sac-à-main, amusée d’être ainsi intriguée, et reprend le cours de ses obligations.

Un mois plus tard, son agenda lui rappelle au petit matin le rendez-vous presque oublié.

« Vernissage Expo Respire Institut B. Magrez – 18h – Robe soie vintage
Chauffeur at home »

Ce soir, elle partira du bureau à 17 heures… Histoire de faire honneur à son correspondant
mystérieux. Exigeante, perfectionniste, toujours par monts et par vaux pour son business, elle en
oublie de cultiver sa vie privée et là, ce rendez-vous ne manque pas de piment, enfin un qui a su
titiller sa curiosité !

Elle qui ne voit habituellement pas passer ses journées, aujourd’hui l’attente est interminable.
Chaque rendez-vous n’en finit pas, chaque papier à signer que lui transmet Gabriel lui paraît pesant et pénible. Aujourd’hui elle filera à 17 heures… fébrile.

L’heure est venue. Elle ferme son ordi et le glisse dans sa serviette, ferme son bureau à clefs, salue
son assistant et rentre chez elle, à deux pas des Allées de Tourny à Bordeaux, où se trouve son
bureau.

Arrivée chez elle… Ouf ! La journée a été longue. Elle quitte ses escarpins nonchalamment et part
prendre une douche.

Après un moment de délassement, direction la garde-robe… La robe en soie, la lingerie… Porte-jarretelles… Bas… Et ses beaux escarpins qui lui donnent une chute de rein… disons assurée d’être féminine et une démarche élégante.

Ça sonne, c’est le chauffeur qui doit être arrivé. Boucles d’oreilles, dernier coup d’œil au miroir, une très légère brume de parfum pour ne pas troubler son odorat.

Le chauffeur qui est là, cordial, lui ouvre la porte. Elle tâche de se contenir et de masquer son espiègle impatience…

- Qui vous envoie ?
- Vous comprendrez plus tard, Madame. Quelqu’un qui vous veut du bien.

Arrivés au grand portail, le chauffeur ouvre la portière et Pauline émerge du véhicule en quête de celui qui l’attend. Une foule s’est accumulée à l’entrée et les vigiles bien que rapides, effectuent les contrôles d’usage qui ralentissent le flux. Elle présente le carton d’invitation, passe le hall d’accueil et accède à l’exposition.

Dans cette grande salle rectangulaire, les œuvres sont alignées méticuleusement, agencées
intelligemment. L’espace, entièrement consacré à l’exposition est dénué de fioritures qui
parasiteraient l’appréciation. L’éclairage valorise les photographies tout en conférant aux visiteurs
une forme d’intimité, malgré la foule amassée.


Elle arrive progressivement devant une première photographie qu’elle contemple, pensive. Quand
elle entend un souffle chaud dans son cou et un chuchotement… « Ne vous retournez pas… Ne dites rien… Je vous veux du bien… »

Une main glisse de sa cheville jusqu’à l’intérieur de son genou droit… Un frisson parcourt son dos, sa nuque, son cuir chevelu… comme pour continuer le chemin à peine commencé.

À son oreille encore, un murmure chaud et viril… « quelques indices… généreux, cassis mûr, juteux, intense… Continuez la visite »

Elle fait quelques pas et s’arrête, captivée par le regard de la photographe et ses images oniriques. La main de velours reprend son parcours… Et la voix, insistante, relance la tension et lui intime de garder l’instant secret: «Chuuut»

La main, habile et ferme, glisse de sa cheville gauche à son entrecuisse et les frissons reprennent de plus belle. La deuxième main, se faufile sous sa robe le long de sa cuisse droite, sa hanche, caresse jusqu’à son sein et pince le téton, dressé comme un soldat, qui n’attendait que ça…

Elle ressent dans son dos la présence chaleureuse et charismatique de son correspondant anonyme qui lui susurre…

« Braises de sarments… notes épicées… Vous me reconnaissez ?... Avancez… regardez… »

Les mains disparaissent à nouveau comme un souffle jusqu’à ce qu’elle s’arrête devant l’œuvre
suivante, un arbre seul, majestueux, au milieu du brouillard.

La drôle de danse passe inaperçue au milieu de la foule. Elle, en transe, se saisit des mains agiles qui la parcourent pour qu’elles insistent… Encore…

La voix grave et suave, martèle alors, au rythme des va-et-vient… Comme une incantation
chamanique :
« Velouté », « Harmonieux »

Les mots la font défaillir de plaisir…

« Savoureux, profond… Riche…. »

Dans son extase gémissante, elle se réveille pantelante, désorientée…

L’agenda de son smartphone retentit, faisant apparaître le rappel qu’elle avait enregistré :

« Envoyer le commentaire de dégustation du Château Pape Clément 2012 »

Point de carton d’invitation,
Point de note manuscrite,
Point de voyage photographique,
Juste un songe intense et mystérieux qui lui rappelle que la perfection n’est pas toujours de l’ordre de la raison.

Par Eric Scal

Photographies Mikael Vojinovic
 

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