LE MESSAGER

Archange, Saint-Emilion, 2012

Lui - Sms du 24 septembre 2018 – 17:18
« Un chauffeur viendra vous chercher à 18 heures à votre hôtel. Tenez-vous prête. Ce serait regrettable de rater cette première rencontre, après ces mois de patients échanges. Vous vous rendrez à mon bureau bordelais place des Quinconces. Adresse indiquée précédemment. Je ne la rappellerai pas. La grande porte sera entrouverte. Entrez sans vous annoncer à l’interphone. Mon personnel ne doit pas avoir connaissance de votre existence. Vous ôterez vos talons pour vous rendre par l’escalier au troisième étage, sans un bruit. Mon bureau se trouve à gauche. Entrez sans frapper et ne dîtes pas un mot. Vous sentirez ma présence, là, tout près. Je vous verrai sans que vous ne me voyiez. Ne cherchez pas à me voir. Le flacon vous attendra sur mon bureau. Saisissez-le précautionneusement et partez. 
Vous devez être partie à 18h55 pour ne croiser personne. 
Le chauffeur vous ramènera à votre hôtel.
Dans votre suite, adressez-moi un message pour me confirmer votre arrivée. Je vous donnerai la marche-à-suivre. »


Elle – sms du 24 septembre 2018 – 19 : 25
« Je suis arrivée, Monsieur »


Lui – sms du 24 septembre 2018 – 19 : 27
« Allumez quelques bougies. Faites-vous couler un bain. Pas d’huiles essentielles. Pas de bain moussant. Rien que vous et moi et l’élixir.
Versez le nectar dans la carafe à décanter mise à votre disposition. Doucement. Penchez-la pour que le ruissellement soit semblable aux mots que je vous ai chuchoté dans mon bureau… Vous avez entendu n’est-ce pas ? Chut… Je sais que vous languissez… Moi aussi. Mais, laissons-le reposer un peu. »


Il connait la finesse de sa dextérité. Il l’a maintes fois observée. Elle s’exécute sans une éclaboussure. Elle fait couler un bain. Le goulot de la bouteille embrasse presque le col long de la carafe. Le vin pénètre doucement et glisse le long de la paroi de verre jusqu’à ce que son fond soit inondé du nectar, comme comblé.


Elle se déshabille et prend place comme une princesse dans le bain chaud. Elle s’allonge, se prélasse et s’abandonne un instant aux divagations que son messager lui inspire.


20 :30 Une vibration la sort de ses songes. C’est lui.  
« Oui Monsieur.
-    Etes-vous détendue ?
-    Oui Monsieur.
-    Il est temps de vous entendre à présent. Je reste en ligne. Je suis là. »


Elle se lève dans son bain devenu tiède… L’eau ruisselle le long de son dos, au creux de ses reins, le long de ses cuisses comme l’ultime caresse d’un amant qui ne voudrait la laisser partir. Elle saisit la serviette moelleuse et chaude qui l’attend là, à portée de main… la colle dans son cou et contre ses seins, marque une pause, comme pour parachever ce préliminaire délicieux. 
Elle sort.
Elle éponge cérémonieusement sa nuque, ses seins, son ventre… ses cuisses… ses fesses… Et s’enveloppe dans son peignoir en satin pourpre.


Dans un silence pourtant plein de la présence de celui qui l’écoute, elle verse une larme généreuse dans un verre.
Elle aime déguster comme elle déshabille… Doucement… Silencieusement. 


Tout commence par une première rencontre, un regard.


D’abord, elle observe… Admire la robe, grenat profond et intense. 


Elle aime se laisser surprendre par les contradictions de ses sens. 


Elle hume doucement, une première fois, sans agiter le délicat récipient qu’elle tient par le pied : une longue tige fine et ferme tenue du bout de ses doigts. 


Des parfums de cerise noire et juteuse, … élégants… Une discrète note de rose, comme une offrande à l’amante tant désirée.


Puis elle agite le verre, les arômes s'échappent en volutes invisibles… Ses sens s’échauffent mais ne la désorientent pas. Elle commence à deviner où le vin la mène, par le bout du nez… Les premiers parfums laissent place à des arômes plus puissants, intenses de fruits noirs, d’olive noire. Elle est comme saisie par un danseur de tango alternant charme et autorité. 


Enfin en bouche… Très tactile, la qualité du verre est primordiale pour ses dégustations, le buvant se doit d’être fin comme un fil de soie, caresser ses lèvres et effleurer subrepticement le bout de sa langue. 


C’est alors que le nectar vient inonder doucement ses papilles … L’attaque est sensuelle et franche. Sa langue ondule et tourne… Elle laisse entrer un peu d’air comme un sifflement de cravache et le liquide envahit sa bouche, son palais. Finesse, élégance, et intensité.
Les yeux mi-clos, elle s’immobilise, avale… Une finale qui n’en finit pas.


Silence...


Lui parler de vins de femme est un affront : pour la conquérir, un vin doit être construit, puissant, et élégant… Un vin de plaisir, pour elle, en est un dont la longueur s’éternise… comme un orgasme puissant qui s’éteint lentement…


Silence...

Dans un soupir de plaisir, quelques mots s’échappent : « L’Archange 2012, Saint Emilion… »


Elle reprend le téléphone, fébrile, rien n’a échappé à son interlocuteur.


« Je suis à votre porte. Faites-moi entrer »

Par Erik Scal

Photographie Ressan

Les liens charnels, Ressan

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